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Une crise à venir ? Les signaux à surveiller et les règles à tenir

Dette française au plus haut depuis 2002, crédit plus cher, CAC 40 en repli depuis l'été, présidentielle en ligne de mire : les signaux s'accumulent. Ce qu'ils disent vraiment, ce qu'ils ne disent pas, et les 8 règles de conduite qui protègent votre épargne quand le doute s'installe.

Antoine Versichel 11 min de lecture

Depuis la rentrée, une question revient dans presque tous mes rendez-vous : « Est-ce qu'une crise arrive ? ». Elle est légitime. Les journaux parlent de dette, de taux, de bourse qui recule, et l'élection présidentielle approche.

Je ne vais pas vous répondre oui ou non. Personne ne le peut, et ceux qui l'affirment se trompent plus souvent qu'à leur tour. En revanche, on peut regarder les signaux un par un, comprendre ce qu'ils racontent, et surtout décider à l'avance de la façon dont on se comportera s'ils se confirment.

Car dans une crise, ce n'est pas le marché qui coûte le plus cher. Ce sont les décisions prises sous le coup de l'émotion.

Six signaux qui inquiètent

Taux de l'État à 10 ans5,14 %le 22 octobre, plus haut depuis 2002
Écart avec l'Allemagne1,68 pointle plus large depuis 2011
CAC 40− 9 %depuis son record du 10 août
Crédit immobilier3,43 %taux moyen à la mi-octobre

1. Une élection présidentielle en ligne de mire

Le 1er tour aura lieu le 18 avril 2027, le second le 2 mai. D'ici là, le budget 2027, en cours d'examen au Parlement, doit encore être adopté.

Les marchés détestent l'incertitude plus encore que les mauvaises nouvelles. Une élection ne provoque pas une crise à elle seule, mais elle amplifie tout le reste : chaque débat budgétaire, chaque sondage peut faire bouger les taux et la bourse…

Ma position est pourtant claire : je ne crois pas qu'une élection française, quelle qu'en soit l'issue, puisse à elle seule faire basculer les marchés. Dans l'histoire récente, aucun changement politique n'a provoqué de bouleversement financier mondial. Les bourses tanguent quelques jours, parfois quelques semaines, puis l'économie reprend la main.

Juin 2024 l'a encore montré : la dissolution de l'Assemblée a fait perdre plus de 6 % au CAC 40 en une semaine, sans déclencher de krach. L'échiquier politique français risque d'agiter les chaumières jusqu'en mai, et c'est bien normal. Mais pour votre épargne, c'est un bruit de fond, pas une raison de tout changer.

2. La dette française sous pression

Le taux auquel l'État emprunte à 10 ans, l'OAT, a franchi les 5 % le 21 octobre, puis atteint 5,14 % le lendemain. C'est son plus haut niveau depuis 2002.

Plus parlant encore : l'écart avec l'Allemagne atteint 1,68 point, le plus large depuis 2011. Et pour la 1ère fois depuis 2013, la France emprunte plus cher que les États-Unis.

La comparaison avec nos voisins est frappante. Voici les taux à 10 ans relevés le 23 octobre, et leur écart avec l'Allemagne :

Pays Taux à 10 ans Écart (en points)
Allemagne 3,35 % réf.
Espagne 4,05 % + 0,70
Grèce 4,40 % + 1,05
Italie 4,60 % + 1,25
France 5,04 % + 1,69

La France paie désormais plus cher que la Grèce, l'Espagne et même l'Italie, longtemps considérées comme les maillons faibles de la zone euro.

En clair, les prêteurs demandent une prime plus élevée pour prêter à la France, parce qu'ils doutent de sa capacité à réduire son déficit. Ce n'est pas une bulle au sens propre, plutôt une perte de confiance. Et elle se diffuse : les taux de l'État servent de base à tous les autres, crédits immobiliers compris.

3. Un crédit de plus en plus cher

La Banque centrale européenne a relevé ses taux deux fois cette année, en juin puis le 10 septembre, pour contenir une inflation repartie à 3,3 % en août dans la zone euro. Le pétrole y est pour beaucoup : le Brent a repassé les 100 dollars début septembre, sur fond de tensions au Moyen-Orient.

Résultat, le crédit immobilier renchérit mois après mois.

Taux moyen des crédits immobiliers : 3,16 % en décembre 2025, 3,24 % au 2e trimestre 2026, 3,31 % en août, 3,40 % en septembre, 3,43 % à la mi-octobre 2026 3,16 %3,24 %3,31 %3,40 %3,43 % Déc. 2025T2 2026AoûtSept.Mi-oct.
Taux moyen des crédits immobiliers, hors assurance, toutes durées confondues.
Source : Observatoire Crédit Logement/CSA.

Sur un emprunt de 250 000 euros sur 20 ans, passer de 3,16 % à 3,43 % représente environ 35 euros de plus par mois, soit plus de 8 000 euros sur la durée du prêt.

4. Une bourse qui recule depuis l'été

Le CAC 40 a battu son record le 10 août, à 8 726 points en clôture. Depuis, il a perdu jusqu'à 12 % début octobre, et terminait à 7 922 points le 21 octobre, soit environ 9 % sous son sommet.

Pour remettre les choses à leur place, les professionnels parlent de « correction » entre 10 et 20 % de baisse, et de marché baissier au-delà. Nous sommes dans le 1er cas. Une correction, c'est inconfortable, mais c'est aussi la respiration normale d'un marché : le CAC 40 en a traversé des dizaines depuis sa création.

5. Le retour vers les obligations

Avec des taux qui montent, les obligations redeviennent rémunératrices. Les fonds obligataires à échéance, dits « fonds datés », réapparaissent dans les contrats d'assurance-vie et les PER, et attirent les épargnants qui cherchent un rendement connu à l'avance.

Faut-il y voir le signe d'une fuite vers la sécurité ? Pas encore. Les chiffres de l'Association française de la gestion financière ne montrent pas de ruée : la collecte des fonds obligataires français est même passée de 40,8 milliards d'euros en 2024 à 23 milliards en 2025. Le mouvement est réel, mais mesuré.

6. Un immobilier qui marque le pas

Les prix des logements anciens reculent de 0,8 % sur un an au 2e trimestre 2026, et de 1,3 % pour les maisons, selon l'Insee. Avec environ 958 000 ventes sur un an à fin juin, le marché reste loin de ses niveaux de 2021, et la remontée des taux de crédit pèse sur les acheteurs.

Côté pierre-papier, la collecte des SCPI tient au 1er semestre, à 2,2 milliards d'euros. Mais la capitalisation du marché recule de 3 % sur le trimestre, signe que la valeur de certaines parts continue d'être ajustée. L'immobilier aussi fluctue, simplement plus lentement.

Le tableau de bord, en résumé

Signal Ce qu'on observe Alerte
Présidentielle 1er tour le 18 avril 2027, budget 2027 en débat Alerte 2 sur 5
Dette française OAT à 10 ans au-dessus de 5 %, écart record avec l'Allemagne Alerte 4 sur 5
Taux de crédit 3,43 % en moyenne, deux hausses de la BCE en 2026 Alerte 4 sur 5
Bourse CAC 40 à environ − 9 % depuis le 10 août Alerte 3 sur 5
Obligations Intérêt retrouvé, sans ruée mesurée Alerte 1 sur 5
Immobilier Prix anciens − 0,8 % sur un an, ventes loin de leurs niveaux de 2021 Alerte 3 sur 5

Les jauges traduisent mon appréciation, de 1 (signal faible) à 5 (alerte forte).

Mis bout à bout, ces signaux décrivent une économie sous tension. Ils ne décrivent pas une crise certaine.

Ce que ces signaux ne disent pas

Les signaux annonciateurs ont un défaut : ils sonnent bien plus souvent que les crises n'arrivent. Les taux ont déjà monté sans krach, les élections ont déjà inquiété sans effondrement, et la bourse a déjà corrigé de 10 % des dizaines de fois avant de repartir.

À l'inverse, les vraies crises arrivent rarement par la porte que tout le monde surveille. Celle de 2008 est partie du crédit immobilier américain, celle de 2020 d'un virus. Aucune n'avait été datée à l'avance.

Vouloir anticiper le moment exact d'une crise, c'est donc parier deux fois : sur la date de la chute, puis sur celle de la reprise. Et il faut gagner les deux paris pour que la manœuvre soit payante.

Pourquoi notre cerveau est un mauvais conseiller dans ces moments-là

J'ai consacré un article entier aux biais qui coûtent le plus cher aux épargnants. En période d'inquiétude, quatre d'entre eux se réveillent en même temps :

  • L'aversion aux pertes. Une perte fait environ deux fois plus mal qu'un gain du même montant ne fait plaisir, selon les travaux de Kahneman et Tversky. D'où l'envie de « tout vendre avant que ça empire ».
  • Le biais de récence. Ce qui vient de se passer nous paraît ce qui va continuer. Après trois mois de baisse, on imagine trois ans de baisse.
  • L'effet de troupeau. Quand tout le monde parle de crise, faire comme les autres rassure. C'est pourtant ainsi qu'on vend tous ensemble, au plus bas.
  • Le biais de confirmation. Une fois inquiet, on ne lit plus que les titres alarmistes, et chaque mauvaise nouvelle confirme ce qu'on croyait déjà.

Ces réflexes ne sont pas un défaut de caractère. Ils sont humains, et c'est justement pour cela qu'il faut des règles fixées à froid.

Les 8 commandements pour traverser une tempête

La société de gestion DNCA Finance a résumé dans un petit guide, « Les 8 commandements pour épargner avec succès », les règles qui permettent à un investisseur de rester maître de ses émotions. Elles ont été écrites en 2018. Elles n'ont jamais été aussi utiles.

1. Choisir la solution adaptée à son objectif

Avant de se demander si une crise arrive, il faut se demander quand on aura besoin de son argent. Une somme nécessaire dans deux ans n'a rien à faire en actions. Une épargne pour la retraite dans quinze ans peut, elle, traverser plusieurs crises.

C'est l'horizon de placement, et non l'actualité, qui doit décider de la répartition.

2. Diversifier ses investissements

Toutes les classes d'actifs ne baissent pas en même temps ni de la même façon. Le fonds en euros, les obligations, l'immobilier et les actions de différentes régions réagissent chacun à leur manière.

Un patrimoine bien réparti encaisse les secousses. Un patrimoine concentré sur un seul support les subit en entier.

3. Investir dans la durée

Sur les trente années étudiées par DNCA, de 1988 à 2017, le marché actions européen a passé 291 mois en hausse contre 74 mois en baisse. Les phases de hausse sont plus longues et plus fortes que les phases de baisse.

Une crise se juge donc à l'échelle de votre horizon, pas à celle du journal de 20 heures.

4. Se méfier de ses émotions

La peur pousse à vendre au plus bas, l'euphorie à acheter au plus haut. Les deux sentiments sont naturels, les deux coûtent cher.

La règle la plus simple : ne prendre aucune décision importante le jour où l'on a peur. Attendre quelques jours, en parler, et décider à tête reposée.

5. Garder le cap

Les meilleures journées de bourse arrivent très souvent juste après les pires, au cœur des périodes agitées. Les manquer coûte cher : sur le CAC 40, dividendes réinvestis, de fin 2012 à fin 2017, rester investi rapportait 10,4 % par an selon le calcul de DNCA, contre 2,8 % par an en manquant seulement les 10 meilleures séances.

Sortir du marché pour « attendre que ça passe », c'est presque toujours rater la reprise.

6. Savoir saisir les opportunités

Les périodes de pessimisme sont celles où les actifs sont les moins chers. Le vieux dicton boursier invite à acheter quand le canon tonne et à vendre quand le clairon sonne.

Inutile de tout miser d'un coup pour autant. Une baisse peut être l'occasion de rééquilibrer progressivement un patrimoine, ou de compléter un versement prévu de longue date.

7. Investir régulièrement

Les versements programmés font la moitié du travail à votre place. Quand les marchés baissent, la même somme achète plus de parts, et vous profitez mécaniquement de la reprise.

Faites le calcul pour votre situationAssurance vieVersement unique ou versements mensuels ?Dix ans de marché réel : ce que rapporte par an une somme placée d'un coup ou mois après mois.Simuler

C'est aussi la meilleure façon de ne plus se poser la question du « bon moment » : il n'y en a pas, il y a seulement la régularité.

8. Patience, prudence, persévérance

Les « 3 P » résument les sept règles précédentes. Comme le dit une phrase souvent attribuée à Warren Buffett : « Les marchés financiers sont une machine qui transfère l'argent des impatients vers les patients ».

En pratique

Avant de toucher à quoi que ce soit, vérifiez ces cinq points, dans cet ordre :

  • Votre épargne de précaution couvre au moins trois à six mois de dépenses, sur des supports disponibles à tout moment.
  • Vos projets à moins de trois ans sont placés sur des supports sans risque de perte.
  • Votre répartition correspond toujours à votre profil et à votre horizon, et non à l'humeur du moment.
  • Vos versements programmés continuent : les arrêter maintenant, c'est renoncer à acheter moins cher.
  • Votre crédit immobilier est à taux fixe : la hausse des taux ne change rien à vos mensualités.

À retenir

Les signaux sont réels, mais ils décrivent une économie sous tension, pas une crise datée. Personne ne peut prédire le moment d'un krach, ni celui de la reprise.

Le plus grand risque n'est pas le marché, c'est la réaction. Vendre sous le coup de la peur transforme une baisse temporaire en perte définitive.

Des règles fixées à froid protègent mieux qu'une prévision : horizon, diversification, régularité, patience.

Faire le point plutôt qu'agir dans l'urgence

Si l'actualité vous inquiète, c'est le bon moment pour faire le point, pas pour agir dans l'urgence. Un patrimoine bien construit est conçu pour traverser les crises, pas pour les éviter.

C'est exactement ce que nous regardons ensemble lors d'un échange : votre horizon, votre répartition, et ce que vous feriez si la baisse devait s'accentuer. Mieux vaut le décider aujourd'hui, calmement, que demain sous le coup de l'émotion.

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