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Finance comportementale : les cinq biais qui coûtent le plus cher aux épargnants

En plus de dix ans, j'ai rencontré toutes sortes de clients. Des prudents, des audacieux, des pressés, des hésitants. Tous différents. Enfin presque : tous ont un point commun, les soubresauts de l'économie les touchent.

Il y a :

  • ceux qui attendent ;
  • ceux qui ont agi parce qu'un cousin leur a dit qu'il fallait agir ;
  • ceux qui ont agi parce que le banquier l'a proposé ;
  • et puis, plus rares, ceux qui avaient un cap. Un cap qui les a aidés à encaisser les secousses sans changer de route.

Ce cap fait toute la différence entre un patrimoine qui traverse une crise et un patrimoine qui la subit. Car ce n'est presque jamais la crise elle-même qui fait les dégâts. Ce sont les réactions qu'elle provoque : vendre quand tout baisse, revenir quand tout est déjà remonté, laisser l'argent dormir « en attendant d'y voir plus clair ».

C'est exactement ce qu'étudie la finance comportementale : pourquoi des gens parfaitement raisonnables font, avec leur argent, des choses qu'ils ne feraient nulle part ailleurs. Les chercheurs ont décrit des dizaines de ces réflexes. Cinq reviennent dans presque tous les dossiers que j'ouvre. Les voici, avec ce qu'ils coûtent, et comment les désamorcer.

1. L'aversion aux pertes : vendre au pire moment

C'est le réflexe de base. Une perte de 1 000 euros fait environ deux fois plus mal qu'un gain de 1 000 euros ne fait plaisir. Face à une baisse, le cerveau ne cherche donc pas la meilleure décision : il cherche à faire cesser la douleur. Et le plus rapide pour cela, c'est de vendre.

Mars 2020 en est l'exemple parfait :

  • en un mois, le CAC 40 perd près de 40 % ;
  • beaucoup d'épargnants vendent entre le 15 et le 25 mars, les dix jours les plus bas de la décennie ;
  • un peu plus d'un an après, l'indice a retrouvé son niveau d'avant-crise.

Ceux qui étaient sortis ont encaissé la perte, puis manqué la remontée. Le piège est arithmétique autant que psychologique : une baisse et la hausse qui la répare ne sont pas symétriques.

Hausse nécessaire pour effacer une baisse : 11 % après une baisse de 10 %, 25 % après 20 %, 43 % après 30 %, 100 % après 50 % 10 % 11 % Baisse de 10 % 20 % 25 % de 20 % 30 % 43 % de 30 % 50 % 100 % de 50 % Baisse subie Hausse nécessaire pour revenir au départ
Après une baisse de 50 %, il faut une hausse de 100 % pour retrouver son capital. Vendre après la baisse, c'est renoncer à la hausse qui la répare.
Source : calcul arithmétique, hors frais et fiscalité.

La parade : décider à froid, avant la baisse, ce que l'on fera pendant la baisse.

  • Un portefeuille construit pour dix ans n'a pas de raison d'être vendu la troisième année parce que le journal télévisé est inquiet.
  • Si la règle est écrite, le jour venu, on n'a plus à décider : on applique.

2. Le biais de récence : acheter ce qui vient de monter

Le cerveau donne un poids démesuré à ce qui vient de se passer. Trois années de hausse, et « la bourse, ça monte » ; six mois de baisse, et « la bourse, c'est fini ». Dans les deux cas, on prolonge une tendance courte sur un horizon long.

On le mesure dans les chiffres de collecte : les épargnants achètent les fonds actions après les belles années et les vendent après les mauvaises. Ils achètent cher et vendent bas, l'inverse de ce qu'ils feraient pour n'importe quel autre achat.

Le même réflexe joue avec les livrets. En 2023, quand le Livret A est passé à 3 %, le Livret A et le LDDS ont collecté près de 40 milliards d'euros nets, un record. Depuis, le taux est redescendu à 1,7 % et une partie de cet argent y dort encore, bien au-delà de l'épargne de précaution, parce que la décision a été prise sur le taux du moment et jamais revue.

La parade : les versements programmés.

  • Investir chaque mois la même somme, que le marché monte ou baisse, supprime la question du « bon moment ».
  • Quand les prix sont bas, la même somme achète mécaniquement plus de parts : le biais de récence devient un allié.

3. L'ancrage : le prix d'achat comme boussole

« Je vendrai quand ça sera revenu à mon prix d'achat. » Cette phrase, je l'entends chaque mois. Elle paraît raisonnable. Elle n'a aucun sens économique : le marché ignore ce que vous avez payé, et un placement ne devient pas meilleur parce qu'il a baissé depuis votre entrée.

Ce réflexe a un nom, l'effet de disposition :

  • on vend trop vite ce qui a monté, pour « prendre ses gains » ;
  • on garde trop longtemps ce qui a baissé, pour « ne pas acter la perte ».

Les études de Terrance Odean sur des dizaines de milliers de comptes de particuliers l'ont montré dès 1998 : les titres vendus continuaient en moyenne de monter, et les titres conservés de baisser.

L'ancrage touche aussi l'immobilier : l'appartement mis en vente au prix de 2022 qui ne trouve pas preneur en 2026, parce que le propriétaire s'est accroché à une estimation d'un autre marché. Chaque mois d'attente coûte la taxe foncière, les charges et un crédit qui court, sans que le prix espéré n'ait bougé d'un euro.

La parade : une seule question, posée à chaque ligne du portefeuille. « Si j'avais cette somme en liquide aujourd'hui, est-ce que je l'investirais là ? » Si la réponse est non, le prix d'achat n'est pas un argument pour rester.

4. L'excès de confiance : trop bouger

Les trois quarts des automobilistes se jugent meilleurs conducteurs que la moyenne. Il en va de même des investisseurs. Et un investisseur qui se croit meilleur que la moyenne fait une chose : il agit. Il arbitre, il sort, il rentre, il suit une idée lue la veille.

Or chaque mouvement a un coût : des frais, parfois de la fiscalité, et surtout un risque de se tromper de moment. L'étude de référence, menée par Brad Barber et Terrance Odean sur 66 000 comptes américains, est sans appel : les épargnants qui bougeaient le plus obtenaient près de 6,5 points de rendement annuel de moins que le marché.

Le confinement de 2020 en a donné une version française : l'Autorité des marchés financiers a compté 150 000 nouveaux investisseurs en actions en quelques semaines. Une partie a bien fait. Une autre a découvert les produits à effet de levier, dont le même régulateur rappelle qu'ils font perdre de l'argent à près de neuf clients particuliers sur dix.

La parade : l'ennui, qui est une qualité en gestion de patrimoine.

  • Une allocation écrite.
  • Un rendez-vous annuel pour la revoir.
  • Rien entre les deux. Les frais que l'on ne paie pas et les erreurs que l'on ne commet pas sont du rendement.

5. Le statu quo : ne rien changer, jamais

C'est le réflexe le plus silencieux, parce qu'il ne produit aucune décision, et donc aucun regret visible. Vous le reconnaîtrez peut-être :

  • le contrat d'assurance-vie ouvert par les parents en 2004, jamais arbitré, toujours à 100 % sur le fonds en euros ;
  • le compte courant à 40 000 euros « parce qu'on n'a pas eu le temps » ;
  • le plan d'épargne retraite qui existe, mais ne reçoit plus un versement depuis le changement d'employeur.

À l'échelle du pays, c'est le poste le plus coûteux de tous : plus de 500 milliards d'euros dorment sur les comptes courants des ménages français, sans aucun rendement, pendant que l'inflation en grignote la valeur chaque année.

Le statu quo se nourrit d'une illusion : ne rien faire paraît neutre. Ce n'est pas neutre. Laisser 40 000 euros sur un compte courant pendant dix ans, c'est choisir de perdre, à 2 % d'inflation, l'équivalent de 7 000 euros de pouvoir d'achat. Simplement, personne ne vous enverra le relevé de cette perte.

La parade : un inventaire complet une fois par an, contrat par contrat, avec trois questions :

  • à quoi sert cet argent ?
  • quand en aurai-je besoin ?
  • est-il placé en conséquence ?

La plupart des dossiers que je reçois n'ont jamais fait l'objet de cet inventaire.

Les cinq réflexes en un tableau

Biais Le symptôme Ce qu'il coûte La parade
Aversion aux pertes Vendre pendant la baisse La hausse qui répare la baisse Une règle de conduite écrite avant la crise
Récence Acheter après la hausse, fuir après la baisse Acheter cher, vendre bas Les versements programmés
Ancrage « Je vendrai à mon prix d'achat » Garder les mauvaises lignes, vendre les bonnes « L'investirais-je aujourd'hui ? »
Excès de confiance Arbitrer sans cesse Jusqu'à 6,5 points par an Un rendez-vous annuel, rien entre les deux
Statu quo Ne jamais rien revoir L'inflation sur l'argent qui dort L'inventaire annuel, contrat par contrat

Trois réactions à la même baisse

Pour mesurer ce que pèsent ces réflexes, prenons un cas simple. Un portefeuille de 100 000 euros subit une baisse de 30 % la première année, puis le marché remonte à son point de départ en deux ans et progresse ensuite de 5 % par an. Neuf ans après le début, trois épargnants ayant vécu exactement la même histoire n'ont pas du tout le même capital.

Vendre au plus bas

82 000 €

neuf ans plus tard, environ

Au plus bas
70 000 €
Ensuite
livret à 2 % pendant 8 ans
Rebond capté
aucun
Écart avec le départ
- 18 000 €
Vendre au plus basAprès la baisse de 30 %, le portefeuille vaut 70 000 €. Tout est vendu et placé sur un livret à 2 % par an.70 000 € × 1,02 puissance 8 = 82 017 €.La perte de 30 % est définitivement actée ; le rebond de 43 % qui suit profite à d'autres.

Revenir trop tard

105 300 €

neuf ans plus tard, environ

Au plus bas
70 000 €
Ensuite
un an de livret, puis retour
Rebond capté
le dernier tiers
Écart avec le départ
+ 5 300 €
Revenir quand « ça va mieux »Vente à 70 000 €, un an sur un livret à 2 % : 71 400 €.Retour sur le marché quand il a déjà repris 30 % ; il ne lui reste que 10 % à parcourir pour revenir à son point de départ : 71 400 € × 1,10 = 78 540 €.Puis 5 % par an pendant six ans : 78 540 € × 1,05 puissance 6 = 105 251 €.Le rebond est capté pour un tiers seulement : l'essentiel se joue dans les premiers mois, quand personne n'est rassuré.

Le meilleur résultat

Ne rien vendre

134 100 €

neuf ans plus tard, environ

Au plus bas
70 000 €
Ensuite
rien
Rebond capté
en totalité
Écart avec le départ
+ 34 100 €
Rester investiLe portefeuille passe de 100 000 € à 70 000 €, puis le marché reprend 43 % en deux ans : retour à 100 100 €.Puis 5 % par an pendant six ans : 100 100 € × 1,05 puissance 6 = 134 144 €.L'épargnant n'a rien fait de plus que les deux autres. Il a seulement fait une chose de moins : il n'a pas vendu.

Hypothèses volontairement simples : baisse de 30 % la première année, retour au point de départ en deux ans (soit + 43 %), puis 5 % par an ; livret à 2 %. Hors frais et fiscalité, à titre d'illustration.

Entre le premier et le troisième épargnant, l'écart atteint 52 000 euros, sur un capital de départ de 100 000. Aucun des deux n'a été meilleur ou moins bon analyste. L'un a obéi à son aversion aux pertes, l'autre à une règle fixée à l'avance.

Et pour celui qui aurait eu, au plus bas, quelques milliers d'euros d'épargne de précaution en trop, l'histoire est encore plus favorable : chaque euro investi à 70 000 en vaut 1,92 neuf ans plus tard.

À retenir

Pourquoi raisonner par objectifs de vie

Les cinq réflexes ont un point commun : ils s'expriment quand l'argent n'a pas de destination précise. Un capital « pour plus tard » se vend à la première alerte ; un capital « pour les études de Léa en 2034 » se garde, parce que 2034 n'a pas changé.

C'est pourquoi, au cabinet, un dossier commence par les projets et leur calendrier, jamais par les produits. Chaque poche d'épargne reçoit :

  • un objectif ;
  • un horizon ;
  • un niveau de risque cohérent avec cet horizon.

Le jour où le marché baisse, la question n'est plus « que faire ? » mais « cet objectif a-t-il changé ? ». Presque toujours, la réponse est non. Ce n'est pas une astuce psychologique : c'est la seule façon de décider avec la bonne information, la vôtre, pas celle du journal du soir.

Ce qu'un conseiller change, concrètement

On me demande parfois à quoi sert un conseiller quand les fonds indiciels sont accessibles à tous pour quelques dixièmes de pour cent. La réponse tient dans cet article : le produit n'a jamais été le problème. Le problème, c'est la main qui tient le produit les jours de tempête.

Un tiers de confiance, indépendant de tout établissement, sert d'abord à cela : rappeler, le jour où tout pousse à vendre, la décision prise à froid deux ans plus tôt, et pourquoi elle reste bonne. Les études sur la valeur du conseil convergent : sur la durée, la discipline pèse davantage que le choix des supports.

Les réflexes décrits ici ne disparaissent pas parce qu'on les connaît. Je les ai moi-même, comme tout le monde. La différence tient à l'organisation que l'on met en place pour ne pas dépendre de sa volonté le jour où elle sera la plus fragile :

  • une allocation écrite ;
  • des versements automatiques ;
  • un rendez-vous annuel ;
  • et quelqu'un à appeler avant de cliquer sur « vendre ».

Les travaux cités : Kahneman et Tversky, « Prospect Theory » (1979) ; Odean, « Are Investors Reluctant to Realize Their Losses? » (1998) ; Barber et Odean, « Trading Is Hazardous to Your Wealth » (2000) ; AMF, études sur les investisseurs particuliers pendant le confinement de 2020 et sur les produits à effet de levier. Les scénarios chiffrés sont des illustrations à hypothèses constantes, hors frais et fiscalité, et ne constituent pas une prévision. Les performances passées ne préjugent pas des performances futures.