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Transmission : 9 000 milliards vont changer de mains. Et la vôtre ?

Il y a des vagues que l'on voit venir de loin. Celle-ci a une date de départ, un volume connu et un calendrier : entre 2025 et 2040, les Français nés après-guerre vont transmettre à leurs enfants et petits-enfants l'équivalent de 9 000 milliards d'euros, près de trois fois la dette publique. C'est la « grande transmission », et elle a déjà commencé.

La question n'est pas de savoir si votre patrimoine sera transmis. Il le sera.

La question est de savoir dans quelles conditions : à quel prix fiscal, dans quel ordre, et avec quel degré de maîtrise de votre part. Sur ce point, l'écart entre ceux qui anticipent et ceux qui laissent faire se chiffre en dizaines de milliers d'euros par famille.

Une vague démographique, pas une hypothèse

Les chiffres viennent d'un rapport de la Fondation Jean-Jaurès publié fin 2024, à partir des données de l'Insee. Le flux annuel des successions et donations passerait de 464 milliards d'euros en 2025 à 677 milliards en 2040, soit de 16,1 % à 20,2 % du produit intérieur brut.

La mécanique est simple : la France comptait environ 540 000 décès par an dans les années 2000 ; elle en comptera près de 700 000 par an sur la période, parce que les générations nombreuses de 1946 à 1964 atteignent le grand âge.

Flux annuel des successions et donations en France : 464 milliards d'euros en 2025, 677 milliards en 2040 464 Md€ 677 Md€ 2025 2040 16,1 % du PIB 20,2 % du PIB
Successions et donations transmises chaque année en France.
Source : Fondation Jean-Jaurès, « La grande transmission », d'après l'Insee.

Deux autres chiffres de la même étude méritent d'être retenus. D'abord, l'héritage est très inégal : la moitié des Français hérite de moins de 70 000 euros, quand les 10 % les mieux dotés reçoivent autour de 500 000 euros.

Ensuite, on hérite tard : autour de 50 ans en moyenne, à un âge où l'on a déjà acheté sa résidence principale et élevé ses enfants. L'argent arrive quand on en a le moins besoin.

C'est précisément ce que l'anticipation permet de corriger : transmettre au bon moment plutôt qu'au moment du décès, et le faire dans un cadre fiscal que la loi a prévu pour cela.

Ce que la loi vous laisse transmettre sans impôt

Le premier outil est le plus connu et le moins utilisé : l'abattement. Chaque parent peut donner à chaque enfant 100 000 euros tous les quinze ans sans aucun droit. Un couple avec deux enfants peut donc transmettre 400 000 euros en franchise, et recommencer quinze ans plus tard.

Ce montant n'a pas bougé depuis 2012 : chaque année qui passe sans l'utiliser est une année perdue, pas une année gagnée.

Lien de parenté Abattement Précision
Parent vers enfant 100 000 € Par parent et par enfant, renouvelable tous les 15 ans
Grand-parent vers petit-enfant 31 865 € Donations uniquement
Arrière-grand-parent vers arrière-petit-enfant 5 310 € Donations uniquement
Entre époux ou partenaires de PACS 80 724 € En donation ; le conjoint survivant est exonéré en succession
Entre frères et sœurs 15 932 €
Oncle ou tante vers neveu ou nièce 7 967 €
Personne en situation de handicap + 159 325 € S'ajoute à l'abattement de parenté
Don familial de somme d'argent 31 865 € Donateur de moins de 80 ans, bénéficiaire majeur ; se cumule avec les précédents

Au-delà de ces montants, le barème s'applique par tranches. En ligne directe, il démarre à 5 % et monte vite : la tranche à 20 % s'ouvre dès 15 932 euros taxables et court jusqu'à 552 324 euros. C'est cette tranche-là que la plupart des successions non préparées viennent alimenter.

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Ce qui a changé en 2026

La loi de finances pour 2026 a conservé ces abattements à l'identique, mais elle a ouvert deux portes supplémentaires. Toutes deux ont une date de fin.

1. L'exonération temporaire des dons familiaux d'argent (article 790 A bis du code général des impôts)

Jusqu'à 100 000 euros par donateur et 300 000 euros par bénéficiaire, sans aucun droit, si les fonds servent à acheter un logement neuf ou à financer des travaux de rénovation énergétique de la résidence principale. Valable jusqu'au 31 décembre 2026.

Le dispositif est étendu, du 1er janvier 2026 au 30 juin 2027, à l'achat d'un logement ancien par un enfant primo-accédant. Le bien doit être conservé cinq ans, et la donation déclarée même si elle ne coûte rien.

2. Un abattement pour les enfants du conjoint

En succession, l'enfant du conjoint ou du partenaire de PACS que le défunt a élevé bénéficie désormais de 15 932 euros d'abattement, au lieu de 1 594 euros, sous condition d'une prise en charge continue pendant au moins cinq ans. Au-delà, le taux reste celui des non-parents, 60 %.

Ces deux mesures récompensent ceux qui agissent maintenant.

Le démembrement : transmettre les murs, garder les fruits

Le second outil est moins connu, et c'est celui qui change vraiment l'échelle. La propriété d'un bien se compose de deux droits que l'on peut séparer : l'usufruit, le droit d'habiter le bien ou d'en percevoir les loyers, et la nue-propriété, le droit d'en devenir un jour plein propriétaire.

Donner la nue-propriété d'un bien à ses enfants en conservant l'usufruit, c'est transmettre les murs sans rien changer à votre vie : vous restez chez vous, ou vous continuez d'encaisser les loyers. Fiscalement, trois effets se cumulent :

  1. Les droits ne portent que sur la nue-propriété, dont la valeur est fixée par un barème légal selon votre âge. Plus vous donnez tôt, plus elle est faible.
  2. À votre décès, l'usufruit s'éteint et vos enfants deviennent pleins propriétaires sans aucun droit supplémentaire, quelle que soit la valeur prise par le bien entre-temps.
  3. L'abattement de 100 000 euros s'applique sur cette valeur réduite, et le compteur de quinze ans repart.
Âge de l'usufruitier Valeur de l'usufruit Valeur de la nue-propriété (taxable)
De 41 à 50 ans 60 % 40 %
De 51 à 60 ans 50 % 50 %
De 61 à 70 ans 40 % 60 %
De 71 à 80 ans 30 % 70 %
De 81 à 90 ans 20 % 80 %
91 ans et plus 10 % 90 %
Part taxable d'un bien donné en nue-propriété selon l'âge du donateur : 50 % avant 61 ans, 60 % de 61 à 70 ans, 70 % de 71 à 80 ans, 80 % de 81 à 90 ans 51 à 60 ans 61 à 70 ans 71 à 80 ans 81 à 90 ans 50 %50 % 40 %60 % 30 %70 % 20 %80 % usufruit conservé nue-propriété transmise, seule part taxable
Si je donne la nue-propriété à 63 ans, je conserve l'usufruit, évalué à 40 % de la pleine propriété, et je transmets à mes enfants une nue-propriété évaluée à 60 % : les droits ne sont calculés que sur ces 60 %.
Plus la donation est faite tôt, plus la part soumise aux droits est faible. La part conservée en usufruit ne sera jamais taxée. Barème de l'article 669 du code général des impôts, inchangé depuis 2004.

Un exemple : Martine, 68 ans, un appartement de 300 000 euros

Martine est veuve, elle a deux enfants et un appartement locatif estimé 300 000 euros, qui lui rapporte 900 euros de loyer par mois. Elle n'a jamais fait de donation. Trois scénarios, à patrimoine identique, en ne comptant que cet appartement.

Ne rien faire

16 400 €

de droits pour les deux enfants, environ

Part taxable
100 % au décès
Transmis par enfant
150 000 €
Après abattement
50 000 € taxables
Droits par enfant
environ 8 200 €
Sans anticipationAu décès, 300 000 € passent en pleine propriété : 150 000 € par enfant.Abattement de 100 000 € : 50 000 € taxables par enfant.Barème en ligne directe : 5 % jusqu'à 8 072 € (404 €), 10 % jusqu'à 12 109 € (404 €), 15 % jusqu'à 15 932 € (573 €), puis 20 % sur les 34 068 € restants (6 814 €).Total : 8 194 € par enfant, soit 16 388 € pour les deux, arrondis à 16 400 €.

La meilleure stratégie

Donner la NP à 68 ans

0 €

de droits pour les deux enfants

Part taxable
60 % (UF 40 %)
Transmis par enfant
90 000 €
Après abattement
0 € taxable
Droits par enfant
0 €
Donation de la nue-propriété à 68 ansÀ 68 ans, l'usufruit vaut 40 % (tranche 61 à 70 ans du barème). La nue-propriété vaut donc 60 % × 300 000 € = 180 000 €, soit 90 000 € par enfant.Abattement de 100 000 € par enfant : 0 € taxable, et il reste 10 000 € d'abattement disponible.Au décès, l'usufruit s'éteint : les enfants deviennent pleins propriétaires sans nouveaux droits.Le compteur de 15 ans repart : nouvel abattement complet à 83 ans.

Attendre 72 ans

500 €

de droits pour les deux enfants

Part taxable
70 % (UF 30 %)
Transmis par enfant
105 000 €
Après abattement
5 000 € taxables
Droits par enfant
250 €
Donation de la nue-propriété à 72 ansÀ 72 ans, l'usufruit vaut 30 % (tranche 71 à 80 ans). La nue-propriété vaut 70 % × 300 000 € = 210 000 €, soit 105 000 € par enfant.Abattement de 100 000 € : 5 000 € taxables par enfant, entièrement dans la tranche à 5 % : 250 €.Total : 500 € pour les deux enfants. Quatre ans d'attente coûtent 500 €, et la valeur transmise a monté de 15 000 € par enfant.

UF : usufruit, NP : nue-propriété. Dans les trois cas, Martine garde les loyers jusqu'à son décès.

À 68 ans, la nue-propriété vaut 180 000 euros, soit 90 000 euros par enfant : chacun reste sous son abattement, il n'y a aucun droit à payer. Au décès de Martine, ses enfants récupèrent la pleine propriété sans nouvelle taxation, même si l'appartement vaut alors 400 000 euros.

Et comme la donation a consommé 90 000 euros d'abattement sur 100 000, le compteur repart : à 83 ans, Martine dispose à nouveau de 100 000 euros par enfant pour transmettre autre chose.

Dans le scénario « ne rien faire », la même famille paie environ 16 400 euros de droits, sur la base du barème actuel, et cette somme grossit avec la valeur du bien. Restent à prévoir, dans les deux scénarios de donation, les frais de l'acte notarié, à chiffrer avec le notaire : ils sont sans commune mesure avec les droits évités, mais ils existent.

Ce que le démembrement ne fait pas

Une donation est irrévocable : on ne reprend pas la nue-propriété à un enfant. C'est pourquoi elle se décide à froid, avec une vision d'ensemble : la résidence principale, les liquidités, les contrats d'assurance-vie (qui obéissent à leurs propres règles, avec 152 500 euros par bénéficiaire pour les versements faits avant 70 ans), la situation de chaque enfant et l'équilibre entre eux.

Une donation-partage, qui fige les valeurs au jour de l'acte, évite bien des querelles trente ans plus tard.

Anticiper, ce n'est pas se dépouiller. C'est choisir soi-même le moment, l'ordre et le coût de ce qui, de toute façon, aura lieu.

Sur 9 000 milliards d'euros à transmettre, la différence entre une famille qui a préparé et une famille qui subit tient rarement à la taille du patrimoine. Elle tient à une conversation qui a eu lieu quinze ans plus tôt.

Les montants cités sont ceux en vigueur en septembre 2026 : articles 669, 779, 788, 790 G et 790 A bis du code général des impôts, loi de finances pour 2026. Les droits de l'exemple sont calculés avec le barème en ligne directe, hors frais d'acte, et ne tiennent compte d'aucun autre élément de patrimoine. Ils ne remplacent pas une étude personnalisée.